Christian Graubook

[BOOK] #4 Blanquette

Christian Graubook
[BOOK] #4 Blanquette

Blanquette, paru en 2002, est le premier roman de Laure Buisson. La romancière, née en France en 1968, vit actuellement à Paris et à publié depuis, aux éditions JC Lattès, Occupée en 2002 et Le Perfectionniste en 2005, puis aux éditions Grasset, La Reine des Mousselines en 2009.

Sur le chemin de l’appartement je me suis arrêtée pour acheter de l’épaule de veau. Tu adores ma blanquette. En rentrant, j’ai pilé le Tranxène. Ecrasés, les cachets ressemblent à de la maïzena. J’ai épluché les légumes et préparé le bouquet garni. Dans ma plus belle casserole, j’ai posé les morceaux de viande, les ai couverts d’eau froide, salés. Pas trop. Le médecin l’a déconseillé pour tes artères. L’eau a bouilli. J’ai écumé lentement et ajouté les légumes un par un. J’ai laissé le tout mitonner.
Immergée dans un bain parfumé à l’essence de thé, un masque antiride sur le visage, j’ai macéré pendant une heure (…). Le minuteur a retenti dans la cuisine. La viande était cuite. Je l’ai retirée et réservée. Quelle robe porterais-je pour notre tête à tête ? La noire en crêpe. Je me suis limé les ongles et épilé les jambes. Mes aisselles étaient lisses. De retour dans la cuisine, j’ai passé le bouillon dans un fin linge blanc, fait fondre le beurre dans une autre casserole et ajouté une cuillèrée à soupe de Tranxène. A la place de la fécule. Avec douceur, j’ai mélangé le tout, remué jusqu’à ébullition et surveillé l’éventuelle formation de grumeaux. Tu détestes çà. J’ai intégré la viande, laissé chauffer quelques minutes et versé la crème et les jaunes d’oeufs. J’ai goûté. Parfait. Le céleri annihilait l’âcreté de somnifère.
Mon amour, combien je t’aime pour avoir agit de la sorte. Ironie du sort, c’était Halloween. J’aurais pu t’accueillir à califourchon sur un balai.

Blanquette est un roman à la première personne. Il s’articule en deux phases. La première, très brève, dure le temps du premier chapitre. On y retrouve la recette de la blanquette au Tranxène et on comprend vite le dessein de la protagoniste : anesthésier son mari pour faciliter un meurtre dont on ignore pour l’heure comment il va être commis. La deuxième phase est une confession. Allongée à côté de son mari comateux, elle va lui expliquer comment durant plusieurs décennies à coups de subtiles manipulations, elle a fait le vide autour de lui. Elle a tout d’abord éloigné sa mère puis son meilleur ami, son père, sa soeur, sa secrétaire et de jeunes collègues de travail. Elle ira même jusqu’à payer une actrice pour tester la fidélité de son mari, avant de la précipiter dans le vide.

Les faits sont exposés avec des mots crus. Ils sont dénoués de tout sentiment ce qui rend le récit grinçant. Progressivement il se noircit et le lecteur touche le fond lorsque le personnage principal expose sa relation avec sa propre fille au sujet de laquelle elle avoue sans détour qu’elle n’en voulait pas. Coupable selon elle de capter l’attention et l’amour de son mari, elle va agir pour aggraver sa maladie et envoyer ‘la naine’ comme elle l’appelle dans un centre de soins très éloigné.

Et le mari dans cette histoire ? Celui qui n’a rien dit, rien vu. Un faible ? Un naïf ? Peut on vivre pendant des décennies à côté d’un monstre sans réagir ? Si de nombreux lecteurs louent le style et l’horreur de l’histoire de Laure Buisson, ils jugent également que l’effacement et l’inaction du mari ne sont pas crédibles et affaiblissent l’ensemble de la narration. Il faut dire qu’admettre un tel aveuglement renforcerait l’horreur du récit au delà du supportable…mais aussi de la propre vie du lecteur. Cela serait admettre l’éventualité d’avoir été ou d’être soi même victime de manipulation. Cela vous parait impossible ? Jetez donc un oeil aux travaux d’Isabelle Nazare Aga. Dans ses livres Les Manipulateurs Sont Parmi Nous et Les Manipulateurs Et l’Amour, elle énumère les armes utilisées par les manipulateurs pour arriver à leurs fins et surtout comment la victime comme anesthésiée ne se doute de rien.

Mais revenons à Blanquette. Comment un tel monstre peut il agir en toute impunité ? Grâce à une certitude inébranlable : le personnage central est la seule à connaître les besoins de son mari, la seule à pouvoir le rendre heureux. Justifiant son action par l’amour qu’elle lui porte, elle avance toujours masquée et ne s’en prend jamais directement à lui, sauf à la fin. Elle aggrave la maladie de sa fille, suggère le placement de son beau père, provoque un accident de cheval pour éloigner un bon pote, jette sa belle soeur dans les bras d’un mari violent, fait courir des rumeurs ou supprime physiquement une rivale potentielle. Tout au long de la vie du couple, telle une Thérèse Desqueyroux, elle va distiller un poison, non médical dans son cas : le bonheur. Se transformant en épouse parfaite, elle abandonne sa carrière, devient une véritable fée du logis et une cuisinière émérite. Tous les soirs, son mari retrouve un appartement impeccable, une épouse entretenue et sexuellement disponible et surtout de bons petits plats mitonnés avec amour. Le bonheur comme anesthésiant quotidien pendant des décennies ! Puis le Tranxène et finalement le gaz comme anesthésiants ultimes.

Un questionnement apparaît en filigrane : quelle est la place de la nourriture dans les relations amoureuses et familiales ? Un vaste sujet qui touche à des notions sociales, culturelles et psychologiques. Je te prouve mon amour en te faisant à manger alors tu es prié de tout finir pour me prouver le tien. Le mitonnage amoureux ne serait donc pas dénué d’arrières pensées et peut même s’avérer dangeureux. De quoi donner un goût âpre à votre prochain repas de Saint Valentin.


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